Le journal de 1000 BOLS · Portraits de céramistes
La Borne, été 77 : le Woodstock de la céramique
par Frédéric Laubie
Symposium céramique La Borne 1977 : c’est sur les conseils de Claude Champy que j’ai pris la route en van pour La Borne, dans le Cher, à l’été de cette année-là. Du 11 juillet au 7 août, une équipe y organisait le premier symposium international : Alain Girel et Jeanne Grandpierre, qui en étaient les initiateurs, avec Jean Linard, Pierre Digan, Janet Stedman, Michel Lévêque et Jean-Pierre Viot.
Une trentaine de céramistes et sculpteurs, venus d’une douzaine de pays, travaillaient pendant un mois dans les ateliers prêtés par Pierre Digan : dix tonnes de terre de La Borne, cinq cents kilos de porcelaine offerte par Sèvres, plus de mille pièces à cuire. Il y avait aussi une exposition internationale, une quinzaine de conférences, et le sculpteur César en invité d’honneur. Claude y était lui aussi.
Le point d’orgue, c’était la cuisson commune, les 28 et 29 juillet : un four couché de près de trente mètres cubes, quarante heures de feu, vingt-deux stères de bois, sous la direction de Jean Linard, maître du feu.
Jean Linard, 1977
Et l’ambiance ? Woodstock, effectivement. Des milliers de visiteurs, beaucoup arrivés en auto-stop. On dormait chez les potiers du village, sous la tente ou, comme moi, dans son van. Le plus beau, c’était la nuit près du four : la chaleur, la lueur du feu qu’il fallait nourrir, et quelqu’un qui sortait une guitare. On chantait. Des gens venus de partout, réunis par la même flamme.
On venait d’Angleterre, d’Allemagne, du Japon, des États-Unis — une douzaine de pays représentés dans ce petit village du Cher qui n’avait sans doute jamais vu une pareille effervescence. Le soir, entre deux tours de garde du four, on parlait poterie, on comparait les terres, on refaisait le monde autour du feu.
La chaleur, la lueur du feu qu’il fallait nourrir, et quelqu’un qui sortait une guitare. On chantait.
Si j’étais là, c’est grâce à Claude. L’année précédente, j’avais construit mon four à bois dans mon atelier de Triel-sur-Seine, d’après un plan qu’il m’avait donné. J’allais souvent le voir à Plaisir et je repartais avec des pièces imparfaites, achetées quelques francs. Il n’y avait pas de meilleure école pour comprendre ce qu’un céramiste confirmé considère comme raté.
Claude avait cette patience rare des grands artisans : il prenait le temps de m’expliquer pourquoi telle pièce avait du mouvement et telle autre non, pourquoi un émail avait coulé ici plutôt que là. C’est cette exigence-là qu’il m’a transmise, bien avant que je ne la retrouve à La Borne.
Claude Champy, 1976
Je suis reparti de La Borne avec cinq cents kilos de grès dans le van. De retour à Triel, je les ai tournés et cuits dans mon four à bois, celui de Claude. Certaines de ces pièces sont encore chez moi.
Quarante-neuf ans plus tard, il me reste donc de cette époque un bol de Claude, une coupe de Jean Linard achetée sur place, et mes propres pièces en grès de La Borne. L’un m’a appris à regarder, l’autre tenait le feu du grand four, et les dernières prouvent que j’ai fini par m’y mettre pour de bon.
Le symposium céramique La Borne 1977 reste, aujourd’hui encore, l’un des étés qui a le plus marqué ma vie de céramiste. Ce que j’y ai appris sur le feu, la patience et le travail collectif, je ne l’ai jamais oublié.
À La Borne, les fours continuent de s’enflammer chaque automne pour les Grands Feux. Et j’y retourne cette année, du 17 au 25 octobre 2026.
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Découvrir les céramistesPhotos : archives personnelles de Frédéric Laubie, La Borne, 1976-1977.
