Le journal de 1000 BOLS · Matières et savoir-faire

Les émaux japonais : quand le feu devient artiste

Shino, Oribe, Tenmoku, Seiji… Derrière ces noms se cachent des siècles
de recherche, de gestes transmis et d’accidents heureux. Découvrons
quelques-unes des surfaces les plus emblématiques de la céramique japonaise.

Bol à thé japonais en grès de type Shino, appelé Furisode
Bol à thé « Furisode », céramique de Mino de type Shino,
XVIe–XVIIe siècle, musée national de Tokyo.

Lorsqu’on contemple un bol japonais, la première impression vient souvent
de sa surface. Elle peut être blanche et laiteuse, verte comme une mousse
humide, sombre comme une nuit sans lune ou constellée de taches métalliques.

L’émail n’est pourtant pas un simple décor ajouté à la forme. Il est une
matière minérale déposée sur la terre puis transformée par la chaleur.
Pendant la cuisson, les éléments fondent, réagissent entre eux et dialoguent
avec l’atmosphère du four.

Le résultat dépend de nombreux facteurs : la composition de l’émail,
son épaisseur, la terre utilisée, la température, l’apport d’oxygène,
le refroidissement et même la place du bol à l’intérieur du four.

Dans la céramique japonaise, l’émail ne masque pas la terre :
il révèle ce que le feu a fait naître à sa surface.

Shino, la blancheur habitée

Le Shino apparaît dans la région de Mino à la fin du
XVIe siècle. Il compte parmi les premières glaçures japonaises
donnant une surface largement blanche.

Épais, feldspathique et souvent irrégulier, il ne produit presque jamais
un blanc uniforme. Des zones crème, grises ou orangées apparaissent selon
l’épaisseur de l’émail et l’atmosphère de cuisson.

Sa surface peut présenter de petits trous, des retraits, des craquelures
ou un aspect de peau d’orange. Dans une conception industrielle, ces
manifestations seraient considérées comme des défauts. Dans un beau Shino,
elles deviennent une écriture.

Bol à thé japonais Shino conservé au musée des Beaux-Arts de Lyon
Chawan Shino en grès, Japon, musée des Beaux-Arts de Lyon.
Détail de la surface peau d’orange d’un bol Shino
Surface caractéristique dite « peau d’orange » sur un bol Shino.

Les principales familles de Shino

Le terme Shino rassemble plusieurs expressions : le
Muji Shino, généralement blanc et sans décor ;
le E-Shino, décoré au fer sous l’émail ;
le Nezumi Shino, aux tonalités grises ;
et l’Aka Shino, marqué par des nuances rouges
ou orangées.

Oribe, l’audace du vert

Avec l’Oribe, la céramique japonaise prend une direction
étonnamment libre. Apparu au tournant du XVIIe siècle, ce style
est associé au maître de thé Furuta Oribe.

Son vert profond est obtenu grâce au cuivre. Il peut couvrir toute la pièce
ou dialoguer avec des parties blanches, des dessins au fer et des zones
de terre laissées visibles.

Bol à thé japonais recouvert d’un émail vert Oribe
Bol à thé contemporain recouvert d’une glaçure verte Oribe.
Bol angulaire japonais de type Oribe du dix-septième siècle
Bol angulaire de Mino, type Oribe, XVIIe siècle,
musée national de Tokyo.

Tenmoku, la profondeur de la nuit

Le mot Tenmoku désigne une famille de glaçures sombres,
généralement riches en fer. Leur origine se trouve dans les bols chinois
de la dynastie Song, particulièrement appréciés au Japon par les maîtres
de la cérémonie du thé.

Bol Yohen Tenmoku aux reflets bleus et verts
Yōhen Tenmoku du XIIIe siècle, conservé au musée Fujita,
Osaka.
Bol Yuteki Tenmoku présentant un effet gouttes d’huile
Exemple de Yuteki Tenmoku, reconnaissable à son effet
« gouttes d’huile ».

Yuteki, les gouttes d’huile

Le Yuteki Tenmoku présente des taches rondes,
argentées ou dorées, qui semblent flotter à la surface. Ces motifs
apparaissent lorsque les composés du fer se séparent et cristallisent
pendant la cuisson et le refroidissement.

Yōhen, le ciel étoilé

Le Yōhen Tenmoku est encore plus rare. Autour de petites
taches apparaissent des halos bleus, violets ou verts dont les reflets
évoluent avec la lumière.

La fourrure de lièvre

L’effet appelé fourrure de lièvre, ou
nogime, se manifeste par de fines traînées verticales.
Elles se forment lorsque l’émail, très fluide à haute température,
descend le long de la paroi en entraînant des cristaux riches en fer.

Seiji, la transparence du jade

Le Seiji est le nom japonais donné au céladon.
Cette glaçure translucide révèle des teintes allant du vert d’eau
au bleu-vert.

Plat ancien recouvert d’un émail céladon bleu-vert
Plat à glaçure céladon. La transparence et la profondeur de la couleur
expliquent la fascination durable exercée par ce type d’émail.

Hagi, un bol transformé par l’usage

Les céramiques de Hagi sont souvent recouvertes d’une
glaçure claire, blanche ou légèrement rosée. Leur terre reste poreuse
et leur réseau de fines craquelures évolue au contact du thé.

Bol à thé japonais Hagi à glaçure blanche
Bol à thé Hagi des XVIIIᵉ–XIXᵉ siècles, Freer Gallery of Art. La glaçure crème finement craquelée révèle la douceur de la terre.

D’autres grands noms d’émaux japonais

  • Hai-yūÉmail traditionnel composé à partir de cendres végétales.
  • Nuka-yūGlaçure claire utilisant notamment des cendres de balle de riz.
  • Ame-yūÉmail brun ambré dont la couleur rappelle le miel ou le caramel.
  • Tetsu-yūNom générique désignant les glaçures riches en oxyde de fer.
  • KisetoGlaçure jaune de la tradition de Mino, parfois ponctuée de vert.
  • SetoguroGlaçure noire de Mino, historiquement liée à un refroidissement rapide.
  • NamakoÉmail moucheté dont les bleus et les blancs évoquent une peau marine.
  • IraboSurface jaune à brune, souvent sèche, granuleuse ou légèrement mate.
  • Kuro-yūTerme général employé pour désigner une glaçure noire.
  • ShirahagiGlaçure blanche ou crème caractéristique de certaines pièces de Hagi.

Le rôle déterminant des cendres

Les premières surfaces vitrifiées sont parfois nées directement dans
les fours à bois. Transportées par les flammes, les cendres se déposent
sur les pots. À haute température, elles réagissent avec la silice
et l’alumine de la terre pour former une couche vitreuse.

L’atmosphère du four

La couleur d’un émail ne dépend pas uniquement de sa recette.
Elle dépend aussi de la quantité d’oxygène disponible pendant la cuisson.

Bol japonais Shino contemporain
Dans un Shino, les différences d’épaisseur produisent
une grande variété de nuances.
Bol japonais Kuro Oribe noir et blanc
Kuro Oribe : contraste entre glaçure sombre, décor et terre.

Une beauté qui accepte l’imprévisible

Même avec une recette précisément pesée et une cuisson soigneusement
conduite, le résultat ne peut jamais être totalement garanti.

Deux bols tournés dans la même terre, émaillés avec la même recette
et cuits dans le même four ne seront jamais parfaitement identiques.

Regarder autrement un bol

Reconnaître un Shino, un Oribe ou un Tenmoku ne consiste pas uniquement
à poser un nom sur une couleur. Il faut aussi observer la manière dont
l’émail s’est déplacé, accumulé, retiré ou cristallisé.

Le regard de 1000 BOLS

Un bol ne se résume pas à sa silhouette. Sa surface raconte la terre,
la main qui l’a façonnée, les matières qui composent son émail et
l’atmosphère du four dans laquelle elle a été cuite.

Derrière les noms Shino, Oribe, Tenmoku, Seiji ou Hagi se trouvent
des traditions anciennes, mais toujours vivantes.

Crédits photographiques

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détaillées sont disponibles sur les pages originales des fichiers.

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